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Bonjour,

En cette semaine de rentrée, je voudrais partager avec vous une disposition d’esprit et de corps que j’ai appris à cultiver pendant les vacances. Il se trouve que j’ai passé l’été à emménager en Seine-et-Marne. Et nous avons acquis dans ce nouveau lieu de vie, entre la Seine et la forêt de Fontainebleau, un chien, un tout jeune Flat-Coated Retriever – un retriever à poil plat, sorte de labrador à poil long – tout noir. Sogno est son nom. Vu son pedigree, il fallait lui trouver un nom en “S”, et ma sœur, qui était en Toscane, a pensé à ce nom qui signifie “rêve” ou “songe” en italien et qui correspond bien à ce que nous vivons dans ce nouveau lieu, dans cette nouvelle vie. Nous sommes évidemment tous devenus complètement gagas, adultes comme enfants, de ce petit chiot de trois mois qui a de l’affection et de la tendresse à revendre. Ce n’est toutefois pas de cela (qui n’a pas beaucoup d’intérêt) que je veux vous parler, mais de la chose suivante : j’ai fait ou plutôt refait l’expérience, grâce à la fréquentation quotidienne de Sogno, d’une disposition que j’avais déjà éprouvée, enfant, avec mon premier chien – un élargissement de ma sensibilité et de mon attention. Un “devenir-chien”, aurait pu dire Gilles Deleuze, une “déterritorialisation” et une “reterritorialisation” qui nous fait sortir momentanément de nos repères et de nos habitudes pour adopter le point de vue et les sensations de l’animal. “Il y faut beaucoup d’ascèse, de sobriété, d’involution créatrice”, soutient le philosophe. Pour ma part, avec Sogno, cela ne m’a pas demandé beaucoup d’efforts. Et cela me met dans un état de vigilance heureuse. Le matin, alors que toute la maisonnée dort encore, Sogno se pose, assis, sur le pas de la porte de mon bureau qui donne sur le jardin et observe les alentours. En voyant son museau qui se penche soudain, lorsque le merle fait surgir dans son chant une note un peu différente, ou en l’entendant gronder, en découvrant peut-être pour la première fois le bourdonnement d’un insecte, c’est comme si mon propre champ d’expérience s’ouvrait à celui de Sogno ; c’est comme si j’apprenais à découvrir, avec et grâce à lui, les bruits et les êtres qui peuplent ce lieu.

Les philosophes cyniques, dont le nom est formé sur la même racine grecque que celui du chien, voyaient dans le “devenir-chien” un accès à la sagesse. Comme le dit l’un d’entre eux, Cratès de Thèbes (365-285 av. J.-C.), qui faisait l’amour en public avec sa femme Hipparchie : Faire le chien, c’est prendre un raccourci pour philosopher”. Mais les cyniques concevaient le “devenir-chien” comme le moyen de se dépouiller des ornements de la civilisation afin de se concentrer sur ce qui est naturel : l’absence de honte et de pudeur, la fidélité et la vigilance, la discrimination naturelle entre les amis et les ennemis, etc. Avec Sogno, dont l’affection est totalement indiscriminée, comme je m’en aperçois en promenade chaque fois qu’il couvre de léchouilles le premier passant venu, c’est une sagesse différente dont il s’agit, moins morale que physique : une vigilance nouvelle aux sensations.

Être aux aguets pour entendre – mieux ?, autrement ? – ce qui advient autour de nous. Voilà une tâche qui peut aussi déboucher sur une œuvre. Je m’en suis rendu compte ce week-end, lors du festival des Rencontres inattendues de Tournai, où j’ai noué un dialogue passionnant avec le compositeur Christophe Chassol, l’une des figures les plus inventives de la musique contemporaine. Muni de sa caméra et de ses micros, Chassol s’installe dans des lieux et des territoires (Bénarès, la Martinique ou Bruxelles), qu’il raconte en images et en sons. Captant tous les bruits qui l’environnent, il fait apparaître, grâce à un travail de découpage, de répétition et d’harmonisation, la musicalité du monde. “Je cherche non pas à créer, mais à dévoiler”, affirme-t-il à propos de la nouvelle forme artistique qu’il a inventée, l’ultrascore“score” signifiant en anglais “partition”, et par extension “bande-son”. Saisissante, en particulier, est sa manière d’“harmoniser” la parole d’un enfant ou le chant d’un merle en faisant surgir, grâce à son travail de mise en forme, leur essence sonore. Eh bien, il me semble que sous une forme beaucoup plus élaborée, la démarche artistique de Chassol communique avec l’élargissement de la sensibilité que l’on peut éprouver au contact d’un animal domestique.

Dans les deux cas, c’est comme si une nouvelle disposition mentale et corporelle se mettait en place en nous qui permet de saisir dans le vacarme du monde une musicalité et un sens nouveau, un sens qui était là dès le départ mais qui a besoin de ce travail d’attention pour être perçu. Et je me dis que c’est dans cette disposition qu’il convient de se placer pour déchiffrer les bouleversements imprévisibles et les transformations invisibles du monde qui nous attendent en cette rentrée. C’est un peu ce que nous vous proposons, ici : être, ensemble, des guetteurs. 

 

Ainsi, pour comprendre la partition que joue la Chine, en embuscade en Afghanistan après le retrait des Américains, il peut être utile de faire le détour par le jeu de go qui, à la différence du jeu d’échecs, ne vise pas à occuper un territoire et des places stratégiques, mais à déployer un espace d’influence toujours plus important. Et pour saisir le fond du problème dans la polémique sur la campagne de l’Éducation nationale promouvant la laïcité, censée “permettre à Sacha et Neissa d’être dans le même bain”, il faut faire le détour par Jean Jaurès et Paul Ricœur.

Bonne rentrée et bonne lecture !

À lire aujourd’hui sur
LE FIL DE PHILOMAG.COM
 

Quelle liberté contre le passe sanitaire ? 

➤ Les opposants au passe sanitaire font massivement référence à la liberté. Ses partisans aussi. Essayons de tirer les choses au clair en distinguant les diverses significations de ce terme. À vous de vous faire votre avis. En toute liberté…

Pourquoi est-il si difficile de parler de laïcité à l’école ? 

➤ C’est peu dire que la campagne d’affichage lancée par le ministère de l’Éducation nationale pour promouvoir la laïcité à l’école fait polémique. On lui reproche notamment de lier mécaniquement des couleurs de peau et des prénoms d’origines diverses à des religions, sans jamais nommer celles-ci. Décryptage, avec Jean Jaurès et Paul Ricœur. 

À cheval !

➤ Sur les traces de Montaigne, Gaspard Kœnig parcourt, sur le dos de sa jument Destinata, les chemins de la France – enfin, ceux qui sont praticables à quatre pattes –, pour échapper aux normes et aux règles qui d’après lui enserrent notre société. À la recherche de la simplicité, donc.

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