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➤ À ne pas manquer sur    LE FIL    de Philomag.com : Hanouna et Hegel ✚ Abolir la prostitution ? ✚ Et la philo, dans tout ça ?

Bonjour,

Parmi les groupes WhatsApp que j’utilise pour échanger avec des ami(e)s, il y en a un qui fonctionne d’une étrange manière, que je voudrais tenter de décrypter ici – peut-être y trouverez-vous un écho avec vos propres cercles amicaux.

J’ai créé ce groupe il y a quelques années avec deux anciennes amies de Sciences Po qui vivent à l’étranger : l’une en Amérique du Sud, l’autre en Asie. Appelons-les Clara et Linh. Depuis toujours, je suis plus proche de Linh, avec qui j’ai par ailleurs un “groupe WhatsApp à deux” et que j’accueille chez moi lorsqu’elle revient de l’étranger. Ensemble, nous pouvons passer des heures au café en tête-à-tête, nous promener dans des jardins, regarder la télé sans mot dire… Clara et Linh ont le même type de relation de leur côté. Pris séparément, les duos Linh-Ariane et Linh-Clara marchent du tonnerre.

Ma relation directe avec Clara est plus complexe. Nous n’avons jamais pris de verre à deux, et serions gênées de le faire. Je ne pourrais la présenter seule à mon compagnon, et aucun loisir ne nous rapproche vraiment. Ce qui ne m’empêche pas de l’aimer profondément, et de voir en elle la personne la plus surprenante, sincère et perspicace que je connaisse (c’est la seule qui ait osé me dire, il y a sept ans, que quitter mon premier employeur pour un média qu’elle jugeait d’un mauvais œil était une mauvaise idée : rétrospectivement, elle avait parfaitement raison). Pourtant, dans ce trio WhatsApp, c’est nous qui monopolisons la conversation. À deux, nous n’avons presque rien à nous dire ; à trois, nous sommes intarissables. Le duo Clara-Ariane ne prend vie que sous les yeux de Linh, qui devient dès lors une intervenante certes amusée, mais presque passive. Comme si nous avions besoin d’elle pour exister à deux et qu’en même temps, elle devenait une simple spectatrice de ce duo. Je sais qu’il n’est pas rare que dans un trio, certaines interactions soient plus ou moins suivies – avec d’autres amies, cette dimension asymétrique se manifeste aussi. Mais ici la différence est telle, entre la présence et l’absence de Linh, que cela me questionne.

En réfléchissant à cette bizarrerie, je me suis souvenue d’un cours de philosophie au lycée, à propos de la pièce Huis clos, de Sartre. Ma professeure de terminale, Madame Arnal – à qui je rends hommage en passant – nous avait exposé les enjeux de cette pièce, soulignant que si “l’enfer, c’est les autres”, la relation à trois était sans doute “la plus infernale” de toutes. J’ai donc relu Huis clos hier, pour clarifier mes souvenirs. Quel est le problème de la relation à trois ? Dans la pièce, Inès, Estelle et Garcin, qui sont morts et évoquent leur vie d’avant avec leur lot de mauvaise foi, se volent dans les plumes tour à tour, mais jamais collectivement : il y a toujours un bloc de deux qui se constitue face à un troisième personnage.

Pour Sartre, l’autre est toujours celui qui menace de me priver de ma liberté. Il m’objectifie, me fige dans mon identité, il fait de moi une chose pour lui. Je vis en permanence sous le jugement d’autrui, qui se matérialise chez Sartre par le regard. Dans Huis clos, Inès dit : Faites ce que vous voulez, mais rappelez-vous, je suis là et je vous regarde.” Puis Garcin : “Va-t’en ! Je ne veux pas m’enliser dans tes yeux.” Et après : “Je ne peux pas t’aimer quand elle me voit.” Dans une relation à deux, le risque de la réification existe, mais comme il est réciproque, il peut disparaître : on est toujours à la fois sujet et objet. Les regards se neutralisent. À trois, c’est impossible. Quelque chose nous échappe. Le troisième terme vient percuter cette relation spéculaire et la troubler sans cesse : j’intériorise le regard de l’autre sans pouvoir lui signaler en retour que je fais de même avec lui. Je suis prisonnier de son regard, sans réplique possible. “Le bourreau, c’est chacun de nous pour les deux autres”, clame Inès. Or, quand je lis cette phrase au prisme de mon expérience WhatsApp, je me dis que c’est exactement l’inverse. Linh n’est pas le bourreau de mon tandem avec Clara, elle en est la libératrice, la matrice silencieuse, elle le fait exister. Comme au théâtre d’ailleurs, où le public est la raison d’être de ce qui se déroule sur scène. Qu’en conclure de la démonstration de Sartre ? Peut-être songeait-il, en écrivant cette pièce, aux relations amoureuses et non amicales, ayant vécu intimement l’impossibilité d’un “ménage à trois” épanoui avec Beauvoir. Mais il me paraît rassurant, et heureux, de constater que la sentence si réputée “L’enfer, c’est les autres” soit parfois contredite par le réel. Comme me l’a enseigné une autre professeure de philosophie, Madame Pouméroulie, en hypokhâgne cette fois : “Il faut se demander si d’un obstacle, on ne peut pas faire une condition.” Linh est cet obstacle devenu condition. Et cela, aussi, fait d’elle une amie d’enfer !

 

Ce n’est pas Jean-Paul Sartre, mais Hegel qui, à notre grande surprise, inspire l’un des personnages les plus célèbres de notre scène médiatique : Cyril Hanouna. Lors d’un entretien vraiment ébouriffant, il nous explique pourquoi le philosophe allemand lui permet de se saisir comme “la conscience malheureuse du clown triste”. On se fait parfois un peu trop vite des idées sur les gens !

Bon week-end,

À lire aujourd’hui sur
LE FIL DE PHILOMAG.COM
 

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➤ Dans sa revue de presse hebdomadaire des idées, Octave Larmagnac-Matheron nous détaille cette semaine, à l’approche du redouté bac philo, les craintes de voir l’enseignement de la philosophie de plus en plus abandonné par nos gouvernants. Mais des initiatives exaltantes prennent le relais, pour transmettre la philo aux enfants, ou même… penser sur TikTok.

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