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Bonjour,

Samedi dernier, j’ai participé à une dispersion de cendres. Sur l’île bretonne où la défunte a passé ses étés durant plusieurs décennies. Il faisait beau, petite brise, force 3, pas de rafales, et les cendres ne nous sont pas revenues en plein visage comme dans The Big Lebowski. En revanche, mon cousin s’en est pris sur les mains et les pieds, pas facile à éviter. Pour ceux qui seraient tentés par une cérémonie analogue, je suggère de ne pas oublier le tournevis, ou tout instrument adéquat, pour desceller l’urne. Sinon, cherchez un promeneur : “Euh… bonjour, auriez-vous un couteau suisse, s’il vous plaît ?” Regard torve. Bref, on s’est débrouillé avec le trousseau de clés.

Tout cela est réglementé : autorisé en mer – mais pas dans les cours d’eau – à plus de 300 mètres des côtes pour une dispersion, et à 6 kilomètres au moins pour l’immersion d’une urne biodégradable avec déclaration préalable à la capitainerie locale. Pour peu que la mer soit un poil agitée, cela peut virer au gag, ou au cauchemar si on a le malheur d’être sujet au mal de mer. Par contre, les lieux de pleine nature sont possibles, à condition d’une déclaration à la mairie du lieu de naissance du défunt. La mère de mon cousin est née outre-Atlantique, il a fait sans.

Quant à moi, c’était ma troisième cérémonie en quinze jours. Outre cette dispersion, j’ai assisté à deux crémations. Toutes deux au Père-Lachaise. Une demi-heure pour les hommages avec des témoignages, toujours touchants, un(e) maître(sse) de cérémonie, plus ou moins empathique, et, sous la coupole principale (comptez un peu plus cher), le cercueil sur une plateforme qui le fait grimper jusqu’à une trappe, laquelle s’ouvre comme pour Don Juan, sans éclairs ni ricanements, mais sur un air de Miles Davis – le défunt adorait le jazz – et escorté par les obséquieux de service. Reste une heure trente à la famille, pour récupérer l’urne. Le temps, parfois, de négocier qui va être en charge.

Vu de Sirius, il y a une forme de poésie dans l’idée de disperser ses atomes, poussière d’étoiles et autres “cucuteries” cosmiques. J’y ai cédé un temps, à l’instar de Michel Serres : dans La Légende des anges, il évoquait avec verve la dispersion de ses cendres dans le massif des Écrins (Hautes-Alpes) : “Si laids sont les cimetières que je ne veux pas que l’on m’enterre et préfère brûler, en une dernière flamme, après mes quelques années d’incandescence ; que l’on jette enfin par les quatre vents des restes légers, chute dernière. Que l’on prie, si l’on croit, que l’on se recueille, si l’on veut, qu’on lise des textes inspirés. Mais qu’enfin l’on me confie au feu et à l’air, par l’univers. Merci.” Il poursuivait à l’intention de ses amis : “Avant que ne se lève le jour, qu’ils se dirigent vers le couloir Coolidge et le gravissent pendant le moment qui précède l’aurore. Parvenus au beau milieu, qu’ils s’assurent et me lancent dans le vent, vers la neige et la glace et parmi les rochers, comme si je dévissais ou volais, enfin angélique…” Je n’en connais pas la raison, mais, puisqu’il a été inhumé à Agen (famille et amis lui en sauront gré !), il a changé d’avis.

Moi aussi. Au fond, j’ai trouvé ces crémations, comme disait l’autre, “nasty, brutal and short”. Et plus faciles à envisager pour le (futur) mort que pour les vivants qui vont en faire le deuil. Je ne suis pas contre en principe : à Varanasi (ex-Bénarès), en Inde, la fumée des bûchers est l’indispensable témoignage de cette libération de l’âme qui précède la réincarnation. Ma tante, qui était sanskritiste (elle naviguait à la carte entre hindouisme et bouddhisme), s’imaginait volontiers resurgir dans les plumes d’une mouette ou d’un goéland. En revanche, je suis contre la peau de chagrin des rituels. Plus c’est court, plus c’est violent. Damien Le Guay, philosophe et vice-président du Comité national d’éthique du funéraire, y lit “une lâche envie de s’effacer, de rejoindre par avance l’incognito des choses sans humanité. Les corps se reconnaissent ; les cendres, elles, sont le summum de l’anonymat. Il nous faut considérer ce ‘désir de cendre’ comme une fatigue anthropologique et un échec social : nous n’arrivons plus à surmonter l’indifférence.”

En tout cas, il me semble que ces diverses crémations manquaient d’un point final. D’un moment où l’on reconnaît que la porte est fermée. C’est ce qui se passe dans un cimetière, ou sur un bûcher des rives du Gange. “Le sacré va avec la clôture”, remarque Régis Debray.

En quittant l’île, on s’est retrouvé avec l’urne vide dans un sac Intermarché. J’ai vu mon cousin contempler les mouettes, mais on n’a pas traîné. En rentrant chez lui, il a posé l’urne dans son garage, sur une étagère. En attendant, m’a-t-il dit. Pas facile de fermer la porte.

 

 

Et dans un genre plus léger mais tout aussi fondamental, lisez ce que pense Juliane Marie Schreiber de l’injonction au bonheur à notre époque : “Quiconque n’est pas constamment ravi aujourd’hui semble presque dysfonctionnel.”

Bonne soirée,


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